Qu'est-ce que l'énergie ?

Mis à jour : 16 sept. 2019

Quand je parle d’énergie, je parle avant tout du concept. Cela implique autant l’énergie physique, comme l’électricité, que l’énergie au sens métaphorique : celle, un peu mystérieuse, qui circule entre les individus, ou ce que Spinoza appelle le Conatus (étymologiquement « l’effort ». C’est l’énergie naturelle et fondamentale qui pousse toute chose à « persévérer dans son être » pour continuer à exister. Comme un élan, un mouvement naturel qui tire toute chose vers la vie plutôt que vers la mort.)


Quand on parle d’énergie au sens large, on pense à une force vive qui existe d’elle-même. J’ai de l’énergie en moi, donc je peux courir un marathon. On pense à l’énergie comme à un stock. Mais en fait, l’énergie est un flux, dirigé vers quelque chose, mu par quelque chose. L’électricité ne produit pas d’énergie si elle n’est pas dirigée par un conducteur. Et c’est parce que je cours un marathon que je crée l’énergie nécessaire à son accomplissement. Sur un plan plus métaphorique, « l’énergie » qui circule entre les gens n’est crée que dans l’interaction. Un corps immobile ne peut en contenir. L’énergie est le contraire de l’inertie : elle n’existe que par une mise en action, un mouvement, forcément orienté dans une direction. En quelques sortes elle est produite par sa propre canalisation.

C’est cette canalisation de l’énergie que je veux représenter. Là où le dripping de Pollock, avec on fameux All over, n’avait ni centre ni directions, le mien montre comment l’énergie peut être contenue, orientée, maîtrisée. N’est-ce pas la vocation de toute société humaine, et ce qu’on fait constamment en tant qu’individu : canaliser, organiser les énergies qui circulent à l’intérieur ?

Sûrement, mais jusqu’à quel point peut-on, et doit-on canaliser l’énergie ? Interdisez à votre enfant les dessins animés, il fera autre chose et s’enrichira. Interdisez à votre enfant les dessins animés, les livres et les jouets, il vous le fera payer. On peut dire qu’il y a un point d’équilibre où la canalisation de l’énergie, le contrôle en quelques sortes, est assez lâche pour permettre une plus grande liberté. La contrainte libératrice, c’est par exemple une des grandes idées de Georges Perec, et de l’Oulipo plus généralement. La création arrive quand on parvient à transcender la contrainte, à la déborder tout en la prenant en compte.


C’est aussi, je crois, ce que fait le peintre abstrait. Il a toujours des barrières, ne serait-ce qu’en termes de matériaux, mais aussi des barrières mentales, conditionnées par son éducation. Picasso n’aurait jamais pu faire du Kandinsky. Dans le travail, le peintre se construit des barrières au fur et à mesure que l’œuvre avance : il limite les possibles. L’énergie créative se canalise, en entonnoir. Le tableau se précise. Pareillement à l’échelle de la carrière de l’artiste. Il acquiert de la maîtrise, se saisit d’un spectre de techniques et de sujets. Il les creuse en laissant le reste de côté. Mais le véritable artiste conserve l’énergie créatrice qui le tire vers de nouvelles contrées, qui l’empêche de répéter toujours la même chose sans jamais évoluer. Il reste ouvert. Peindre, c’est faire des allers-retours entre la libération d’une énergie créatrice vive, et la canalisation de cette énergie, la maîtrise, la technique. Et c’est trouver l’équilibre entre les deux.


A mon sens, d’un point de vue sociétal, le mouvement de canalisation des énergies atteint son paroxysme à l’époque moderne, avec un rationalisme mathématique. J’en veux pour preuve la récente et ultime étape de la rationalisation : la manipulation à des fins commerciales de nos émotions, réactions reptiliennes, de nos affects, par la publicité et les réseaux sociaux. Certes, le rationalisme a ses efficacités, mais il endigue aussi les modes de pensées, les relations sociales, et empêche la circulation de l’énergie. Un système trop encadré, qui freine trop cette circulation, finit par étouffer l’énergie, et donc à la faire disparaître. C’est le peintre qui répète le même tableau, le même geste toute sa vie parce qu’il sait comment le réaliser, et n’évolue jamais.

D’autant plus que l’énergie a tendance à s’immiscer partout où elle peut aller. Si l’électricité trouve une matière conductrice, elle s’y engouffre. Si la circulation sanguine est coupée en un endroit, le sang jaillit. Si le marathonien fait l’effort d’avancer, l’énergie lui vient. C’est cela que j’ai voulu représenter dans un tableau comme Contain. L’énergie au centre est contenue par des barres, mais s’engouffre en haut à gauche et en bas à droite, car elle a la place de passer. En un mot : l’énergie tend à être libre. Elle aspire à se libérer de ses chaînes, qui paradoxalement en sont constitutives. Cet alliage entre une liberté vive et la canalisation de cette liberté est à la racine de mon travail artistique (lien vers ma démarche).


Électricité


Je prenais l’électricité comme exemple. C’est à notre époque une énergie primaire, qui est une condition sine qua non de la bonne marche de nos sociétés. On oublie à quel point on ne pourrait rien faire sans. Elle est invisible mais sous-tend le monde.

Elle est aussi très riche métaphoriquement. Par exemple on parle d’électricité pour évoquer la rencontre amoureuse. Aussi bien « d’ambiance électrique » pour une tension qui monte, une excitation qui peut déborder à n’importe quel moment. L’électricité est à la fois essentielle et menaçante. Elle a besoin d’être, justement, canalisée en tout temps. Si elle s’échappe, cela figure toujours un dégât, ou en tout cas un désordre. Malgré tout, cet aspect menaçant nous excite. On le souhaite presque, ce désordre, ce débordement. D’ailleurs, dans un stade, quand on dit qu’il y a de l’électricité, c’est que le match devient passionnant. Deux joueurs qui sortent du cadre du sport pour se battre attirent tout de suite notre attention. On les regarde, absorbés. Car là où il y a débordement, où l’ordre habituel se fissure, réside la beauté. On trouve là ce qui sort du lot, ce qui est vivant, sublime.

Pareil pour la rencontre amoureuse et l’électricité entre deux personnes. L’expression figure en fait un débordement des rapports sociaux quotidiens. S’il y a de l’électricité, c’est justement qu’on sort de la norme et que des possibles s’ouvrent. Il me semble que tout le monde peut sentir l’excitation de tels moments. Sûrement parce qu’on a la vague impression que ce sont ces moments de débordement qui nous font sentir vivants, ces moments où on sent qu’il se passe quelque chose, ces moments d’incertitude, de subversion. Ce sont ces moments là où la création surgit. On peut appeler ça l’accident.

Dans une démarche où j’essaie de remonter à l’essence des choses et de la représenter (n’est-ce pas cela, l’art abstrait?) il me semblait important de livrer une image de l’électricité. Cette image est certes subjective, projection de ma perception. Mais c’est une image qui essaie d’en capter l’essence, d’en donner la vibration au spectateur. Je disais plus haut que la peinture abstraite doit représenter un flux : je me prends ici au pied de la lettre. Ce flux d’électricité, hautement métaphorique donc, à l’essence de notre époque, menaçant, excitant, fascinant, dangereux, je le représente dans ses ambivalences, ses tendances à sortir du cadre, à générer des formes nouvelles et expansives, à s’agréger, se concentrer en certains points qui forment alors des pôles. C’est cette énergie primaire que je travaille, en ce qu’elle peut trouver un écho aux sujets de la condition humaine et aux problématiques de notre époque.


Sang


De la même manière que l’électricité sous-tend le fonctionnement de notre société tout en étant invisible, le sang, lui aussi invisible, sous-tend le fonctionnement de notre corps. Le sang circule en des réseaux de veines et d’artères. C’est exactement le modèle des réseaux électriques. On peut dire que l’électricité est à la société ce que le sang est au corps.

Le sang est énergie en ce qu’il est mouvement. Si le sang s’arrête, on meurt. Notre sang ne nous est utile que parce qu’il circule. Comme l’électricité, il suscite à la fois de la peur et de la fascination. Nos rapports avec ces éléments sont fondamentalement ambigus. La couleur rouge seule tend aujourd’hui vers 2 systèmes de symboles distincts. Elle peut représenter la violence, la guerre, la mort, ou l’amour, la passion, la vie. Tous, nous avons peur du sang, mais sommes étrangement attirés par lui, comme dans une pulsion de mort qui nous vient de temps ancestraux. Toujours cette tentation de jeter un œil quand on passe à côté d’un accidenté sur la route, toujours aussi le succès des films gores, ou cette fascination, qui peut prendre bien des formes, pour la guerre. Comme pour l’électricité, le sang est fondamentalement canalisé. Dès qu’il s’échappe, qu’il déborde, il y a danger, peur, et fascination.

Dans le langage, on peut parler de « coup de sang », ou de quelqu’un qui a « le sang chaud ». On dit « son sang n’a fait qu’un tour »… ces expressions, comme celles évoquées sur l’électricité, indiquent un débordement. Un coup de sang est d’ailleurs un coup de jus qui vient de l’intérieur. C’est comme si le sang déviait de son ordre normal. Et c’est justement lorsque le sang s’échappe, lorsqu’il n’est plus canalisé, qu’on réagit : peur car danger, fascination car pulsion morbide.