Ces loisirs qui renforcent l'individualisme

L’individualisme dont souffre la société française et surtout les classes moyennes est renforcé par la publicité, les loisirs qu’on nous vend, les modes dans lesquelles on est entraînés. Aujourd’hui, il me semble que la plupart des loisirs à la mode sont très autocentrés, et ne favorisent pas l’union, le lien social, la rencontre.


Il y a la décoration : une « passion » inventée par et pour la société de la consommation, qui cible souvent les urbains de classe moyenne haute. Bien souvent on décore son propre espace, principalement pour soi, et ses visiteurs qui sont de notre cercle proche. Attention, il y a des gens dont c’est le métier qui le pratiquent comme n’importe quel autre métier. Il y a même des artistes chez les décorateurs, je veux bien le croire. Je ne parle pas de ceux-là, je parle des particuliers qui font de la « déco » en loisir et s’y investissent, de manière continue. Ce qu’ils font, c’est consommer, acheter des objets pour les mettre chez eux. En fait, ils parlent surtout des objets qu’ils n’ont pas encore. Ils se créent des besoins qui leur sont directement dictés par la publicité. C’est bien le propre de la société de consommation. Ils n’ont pas l’impression de se faire manipuler, parce que la décoration est vendue par les médias et la publicité comme une activité « noble ». Elle est valorisée, on nous dit que c’est une bonne chose de s’y investir car son bien-être chez soi, c’est important. Le présupposé de base : c’est la décoration qui fait qu’on se sent bien chez soi. En réalité, se « sentir bien chez soi » dépend de bien autre chose, et surtout de son bien-être intérieur. Il y a des gens qui se sentent très bien dans un environnement sans décoration. Si vous n’êtes pas bien chez vous, c’est certainement en vous qu’il faut chercher les réponses, et pas à Habitat ou sur Amazon. Évidemment, il y a un seuil minimum, qui est l’hygiène et la salubrité dans le logement. On fait tous un peu de décoration chez soi, mais, encore une fois, trop s’y investir est un piège tendu par la société de consommation, ne nous y trompons pas. La décoration est donc une occupation très tournée vers soi, qui renforce l’individualisme.


Il y a la cuisine. Les émissions de télé, les vidéos, les sites internet… tous les médias ont participé à développer cet intérêt chez la classe moyenne. Attention, je ne pense pas qu’il y ait de « complot » avec une volonté spécifique de créer cette mode. De multiples facteurs lui font prendre de l’importance dans la tête des gens. Mais cela est représentatif de la société, ses orientations, ce qu’elle permet, valide et valorise. Pour la cuisine, c’est amusant de constater qu’on nous la vend comme un objet de partage. Encore une fois, je ne parle pas de la gastronomie, des chefs cuisiniers dont c’est le métier. Je parle de la cuisine telle qu’elle est pratiquée en loisir par la classe moyenne. Dans ce cadre, il faut bien reconnaître qu’on cuisine le plus souvent pour soi, et quand c’est pour les autres, c’est encore pour notre cercle proche, conjoints et amis. Ce n’est pas un moyen de découvrir de nouvelles personnes, de sortir de sa zone de confort.

Une mode, une tendance très forte aujourd’hui concerne tout ce qui tourne autour du bien-être. Le yoga par exemple, le veganisme, la sophrologie… Des disciplines très nobles en elles-mêmes, qui ont énormément de vertus, travaillés par des gens très compétents et utiles. Je parle des phénomènes de mode en général, suivis par la population qui ne s’y intéressent bien souvent que de loin. Le fait est que tous les domaines et loisirs qu’on nous vend et qu’on valorise dans la publicité sont tournés vers soi, son corps à soi, son bien-être, son intérieur, sa consommation, son individualité. Toutes ces activités nouvelles sont valorisées par la société car elles représentent un potentiel de consommation.

Ces loisirs participent de la tendance nouvelle du « lifestyle », qui est un nom à la mode pour qualifier notre mode de consommation. Finalement, on construit notre identité autour de ce mode de consommation. C’est ce qu’on consomme qui nous définit. Et cette consommation est très individualiste.


En plus, ces activités sont valorisées socialement pour, au fond, nous permettre de travailler plus et mieux. On nous dit que si on a l’impression de travailler trop, d’être trop stressés, de faire trop d’heures, c’est parce qu’on ne sait pas se reposer, qu’on n’a pas les loisirs qu’il faut pour tenir le rythme, et on ne remet jamais le travail en question. Tout cela renforce, encore une fois, l’individualisme. Nos activités sont de plus en plus centrées sur nous-mêmes. Il suffit de voir l’évolution des pratiques sportives ces 20 dernières années. On favorise de plus en plus les sports qui se pratiquent seul, comme le cross fit par exemple, ou la pratique en salle. Bien sûr, il y a encore des clubs où les gens socialisent. Mais on voit bien que la pratique solitaire est de plus en plus courante, au moins en ville. Ces pratiques visent plus la performance que le partage. Cela est sûrement dû, au moins en partie, aux exigences toujours plus hautes du travail. Durant leur temps libre, les gens ont besoin de se recentrer sur eux, de faire des activités pour eux, où ils progressent individuellement et non au bénéfice de la structure qui les emploie.

A qui cet individualisme profite-t-il ?