Tous les mêmes et tous différents : la nouvelle uniformisation de la société contemporaine

En occident, la population est de plus en plus standardisée, notamment autour du travail. Aujourd’hui, l’émergence du numérique et d’internet permet une ouverture culturelle totale. De nombreuses communautés y célèbrent leur différence et prônent la diversité. Ces deux mouvements sont-ils contradictoires ? L’un supplante-t-il l’autre ?


Le monde (la civilisation occidentale du moins) est devenu si rationalisé, si implacablement encadré, que nous sommes uniformisées, standardisés, tous calibrées pour le monde du travail. On tue la diversité. Nous avons les mêmes rêves, les mêmes images, les mêmes ambitions, dictées par la publicité. Après le travail, nous nous abrutissons devant des séries, partons en vacances dans le même type d’endroits, et nous enivrons pour sortir de nous un moment. Ces éléments sont sous-tendus par un conditionnement mental, une vision « traditionnelle » de ce qu’est la vie, de la morale. Cela nous empêche de nous trouver, de nous épanouir, de construire notre propre vision du monde et d’y avoir une action personnelle. Attention, on peut vivre en banlieue avec deux enfants et un labrador et se déconditionner, assumer sa singularité. Inversement, on peut être artiste et enchaîné à une morale imposée par le système.


Le numérique, les algorithmes, accélère la standardisation, et paradoxalement participe d’une personnalisation à outrance. Par exemple, la publicité sur internet est aujourd’hui personnalisée. Nos données, chaque like, chaque post, chaque recherche google est analysée pour cibler les publicités qui sont le plus à même de nous toucher. Cette publicité gangrène l’espace virtuel, s’insère partout, dans les fils d’actualité des réseaux sociaux, entre les lignes des articles sur les blogs et journaux, dans les vidéos youtube et les marges des sites qu’on visite. Cette publicité envahit le monde numérique que nous fréquentons chaque jour, chaque semaine, chaque mois, et a donc une influence énorme sur nous, quotidienne, et nous en conditionne d’autant plus. Alors, sommes-nous donc voués à devenir tous la même personne, ou tous différents, dans une individualisation qui détruit le lien social ? Cette question est au cœur de ma démarche artistique (article lié ici).


Il est vrai que les communautés crées sur internet nous conduisent à nous enfermer dans notre propre zone de confort, avec des interlocuteurs qui pensent déjà comme nous. Ainsi nous restons dans nos sphères, qui confortent toujours plus les opinions qu’on avait déjà. Mais finalement, c’est aussi une uniformisation à l’intérieur de chaque communauté, de chaque catégorie socio-professionnelle. On ne va pas tuer la diversité en général, on va tuer la diversité à l’intérieur de chaque communauté. Car les algorithmes procèdent par signes identitaires : je suis un homme, blanc, parisien, enseignant, je suis cinéphile. Est-ce à dire que je suis le même qu’un autre homme blanc parisien, enseignant et cinéphile ? L’algorithme dit que oui. Et le monde numérique dans lequel on évolue, avec les réseaux sociaux et la publicité, nous conditionne dans cette identification. Finalement, là où le XXe siècle visait une uniformisation généralisée, le XXIe siècle vise une uniformisation d’une autre forme, qui intègre une partie de nos spécificités, et en est d’autant plus efficace. Une sorte d’uniformisation sectorisée. Concrètement, cette uniformisation sectorisée n’est qu’une stratégie publicitaire spécialisée, de plus en plus performante, dont le but reste la consommation. Cela ne permet pas plus de se construire en tant qu’individu, et d’évoluer tout au long de la vie : nous sommes enfermés dans une catégorie, et de moins en moins enclin à sortir de sa zone de confort, à se mettre en question pour évoluer. Sous couvert d’une ouverture illimitée sur le monde, qui célèbre les différences, internet nous enferme encore plus qu’on ne l’était avant. Il est à noter que le numérique n’est pas la cause de ce phénomène. Avant les gens avaient majoritairement des amis qui appartenaient déjà à leur communauté et leur catégorie socio-professionnelle. Mais le numérique est un amplificateur, il rationalise et amplifie cette uniformisation sectorisée, qui nous maintient dans nos croyances, et justement, il est donc de plus en plus difficile d’en sortir, de se déconditionner (article lié ici).


Cependant, il ne faut pas être naïf. Concrètement, nous sommes tous conditionnés par le même système de production. Le travail a partout les mêmes exigences de rendement, de rentabilité, avec quelques spécificités dans chaque secteur. L’algorithme mental est le même, et les éléments qu’on met dedans sont différents. On peut acheter le dernier I-phone ou un canapé, on peut devenir développeur ou avocat, aller voir un match de foot ou une pièce de théâtre. On nous laisse un petit espace de liberté, un bac à sable, bien délimité, dans lequel on peut se placer où on veut. Mais on joue tous dans le même, et n’en sortons pas. L’exemple des vacances est éloquent. Tout le monde ne part pas en vacance au même endroit. On peut avoir envie d’aller en Thaïlande, à New-York, dans un village espagnol ou dans les montagnes corses. Chacun, selon sa catégorie socio-professionnelle, a des envies qui diffèrent. On pourrait dire que cela représente la diversité des individus. Mais au fond, nous cherchons tous la même chose et faisons tous en gros la même chose : on s’émerveille devant les paysages, on visite, on prend des photos, on va au restaurant, on se repose. Quel que soit l’endroit, finalement nos vacances sont uniformisées. D’ailleurs, la formule publicitaire est la même pour toutes les destinations : mêmes photos, même ambiance, mêmes slogans. Il est d’ailleurs amusant de voir comment la majorité rechigne à visiter les « endroits touristiques », tout le monde cherche « l’authentique » aller voir « les vrais gens », s’éloigner des sentiers battus pour chercher une expérience personnalisée. Mais tout le monde pense ainsi, et cherche finalement la même chose. Si bien que le tourisme va s’adapter et proposer à tout le monde la même expérience personnalisée, avec le petit café excentré qui, sous couvert d’authenticité, est en fait un lieu touristique mainstream. Tout cela vise au fond à créer une petite expérience bien fermée, afin que tous on revienne travailler content. Pareillement, on dit que la généralisation de la voiture individuelle isole les gens et les individualise, mais quelque part si on a tous une voiture, c’est une uniformisation. Nous ne regardons pas tous les mêmes séries, mais nous regardons tous Netflix.

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