Interstices

Mis à jour : 29 nov. 2019

L’art se trouve dans les interstices. Je dis souvent : entre raison et passion, contrôle et liberté. Mais aussi entre les différents domaines : les sciences, l’histoire, l’artisanat, la sociologie, la religion, la psychologie, la philosophie… L’art, et notamment l’art moderne qui n’a plus le même rôle social qu’avant le XXe siècle, se trouve à la croisée de tout. Il englobe tous les sujets, mais ne se fige dans aucun. Il est dans l’interstice entre le fondamental et l’inutile, entre l’éternel et l’éphémère, le conscient et l’inconscient. Il se trouve dans la fissure, où l’ordre du monde se fend, où ça déborde, où une magie mystérieuse naît comme du chaos.

Je dis "il" et cela personnifie l'art. On pourrait me rétorquer que l'art n'existe pas en soi, qu'il n'y a que des artistes qui produisent des choses et que cette masse constitue ce qu'on appelle art. C'est vrai. Seulement nous sentons bien que l'art déborde : touche a quelque chose de plus, une vérité fondamentale, dénominateur commun de l'humanité peut-être. Et si nous y consacrons notre vie, c'est parce qu'on y croit. Oui, l'art est une croyance. Moi je crois en sa puissance, singulière et insaisissable, logée dans les interstices.


L’histoire de l’art semble avoir une vie propre, mais nous en apprend plus que n’importe quelle autre discipline sur le sens de l’Histoire. Il ne masque rien, il est cru, même si on ne le croit pas toujours. Il n’est jamais où on l’attend, il est un roc et une ombre. Il est le phare de l’humanité, fouillant l’immensité pour secourir les vaisseaux perdus. Il arrive quand on s’y attend le moins, quand les mots manquent, quand on ne peut communiquer une chose autrement. Il se place dans les trous : sa voix singulière permet de combler les angles morts, les contrées inexplorées ailleurs. Il circule entre deux grillages qui délimitent les autres domaines, tel un gardien de nuit qui, inlassablement, marche à la lisière des lieux protégés, armé d’une lampe torche. Sa lumière attentive rayonne dans les enclos. Et chacun s’en trouve éclairé d’une lueur nouvelle. Il infléchit tous les domaines. Il entre partout avec humilité, pour éclairer une zone sombre. Partout et nulle part, il flotte entre les Hommes, dans les interstices et, toujours, laisse son emprunte.