L'Hypocrisie du vote blanc

Le lieu commun : « il faut prendre en compte le vote blanc. »


La « prise en compte du vote blanc » est une chimère. On l’entend depuis des années, et l’idée fait consensus. Macron l’a répétée dans son discours, comme tous les politiciens depuis le début de la Ve république. Ils le disent car cela n’engage à rien, c’est facile. Ils savent bien que c’est une idée abstraite, qui ne correspond à rien et, finalement, ne veut rien dire.


S’il s’agit d’afficher sur le téléviseur le pourcentage de votes blancs au moment des résultats de l’élection présidentielle, je veux bien, mais ça ne va pas changer grand-chose. Sinon, au-dessus d’un certain seuil de votes blancs, on recommence le vote. Si on garde les mêmes candidats, cela n’a pas de sens. C’est juste une perte de temps et d’argent à revoter pour des gens dont on sait qu’ils ne nous conviennent pas. Ou alors, il faut donc changer tous les candidats, puisque c’est le vote blanc qui « gagne » et que même le candidat ayant reçu le plus de votes aurait donc perdu. Alors on repart pour de nouvelles campagnes présidentielles, avec des candidats qui n’avaient pas prévu de l’être, en gardant les mêmes partis, les mêmes idées. Cela paraît difficile, quand on y réfléchit une minute. Si on changeait les têtes, je pense que ceux qui ont voté blanc, pour la majorité, referaient le même vote. Je m’explique, en faisant appel à votre honnêteté intellectuelle : on a l’impression que si la personne a voté blanc, c’est qu’elle n’a pas trouvé de candidat qui lui convienne. On fait comme si ces votants avaient réellement une idéologie différente ou des idées qu’aucun candidat ne propose. Or, la plupart du temps, c’est faux. Disons-le, même si ces votants revendiquent le contraire. Je pense qu’on vote blanc par facilité, car c’est facile de tout rejeter en bloc sans prendre position et se confronter à la contradiction, sans réfléchir sérieusement à la politique qu’il faudrait mener, sans défendre une vision positive de l’avenir, sans lire les programmes (ceux qui lisent les programmes ne sont pas ceux qui votent blanc).


Le vote blanc est le symptôme de la dépolitisation de la population. Voter blanc n’est pas une abstention à choisir un candidat, c’est une abstention à réfléchir aux solutions, à s’engager concrètement, quoi qu’ils en disent. C’est d’autant plus facile que socialement, personne ne peut vous reprocher ce vote, c’est un droit respecté par tous, perçu comme le signe d’un engagement qui ne trouve pas d’ancrage. Personne ne le critique, puisqu’il ne porte pas d’idées, ne propose rien qui puisse être discuté. On conserve le droit de donner son avis, mais sans l’assumer par une prise position. Je dirais même que c’est valorisant de voter blanc, c’est se placer au-dessus du monde et du système politique, comme si nous avions toutes les clés et que les candidats n’avaient rien compris. Socialement, quand on dit qu’on a voté blanc, on affirme en fait qu’on ne se fait pas « avoir », ni manipulé. D’ailleurs il faut assumer que dire qu’on a voté blanc nous met dans une situation de confort, et on en tire bien souvent un certain plaisir. Si dans une conversation, la prise en compte du vote blanc est évoquée, tout le monde sera d’accord, même ceux qui ne s’intéressent pas du tout à la politique, car c’est, bien souvent, la seule idée dont ils sont sûrs, qu’ils peuvent affirmer sans crainte d’être contredit. Normal : l’idée n’en est pas vraiment une, c’est un vide. Et cela ne contribue pas à faire avancer les choses. Encore une fois, c’est facile de tout refuser sans proposer. En vérité, le vote blanc est un renoncement hypocrite : c’est faire semblant de s’engager, d’être un bon citoyen, sans risquer d’être contredit, sans dialoguer sur le fond.


Si on ne veut pas s’engager, allons au bout de la démarche et ne votons pas. L’abstention est regardée et commentée de près, elle est une alerte, qui dit au monde politique qu’ils ont perdu la population. Ou si on veut s’engager mais qu’on n’est pas content de la politique menée ou des programmes des candidats, renseignons-nous, lisons des articles spécialisés, participons à la vie d’une association, ou luttons à échelle locale, participons aux Gilets Jaunes, agissons, ici et maintenant, comme on peut, à son échelle.


Il est bien plus facile de voter blanc que de réfléchir sur le fond, et pourtant les deux sont perçus comme un engagement. Du coup on se contente de voter blanc en se moquant de la politique. Soit on ne s’engage pas et on assume (abstention), soit on s’engage et on réfléchit sur le fond, on se renseigne ailleurs que sur Bfm et on apprend à connaître le système (article lié ici).

Par ailleurs, voter blanc, c’est laisser le gagnant écrire son nom sur votre bulletin. C’est abandonner son pouvoir aux autres. Arrêtons de nous donner bonne conscience : la population est de plus en plus dépolitisée. Ce n’est pas de notre faute, mais le fait est que l’engagement politique a mauvaise presse, devenu « ringard », perçu comme un ensemble de magouilles pour avoir toujours plus de pouvoir. Aujourd’hui, ce n’est pas faux, mais la politique, ce n’est pas que ça : c’est penser le vivre-ensemble, pour que tout le monde s’en sorte, pour que la vie de tout le monde devienne meilleure, pour créer un lien social fort, utile et enrichissant. Bien sûr, on a le droit de ne pas s’y intéresser (même si je trouve cela dommageable), mais pas de faire semblant en mettant un bulletin blanc dans l’urne tous les 5 ans.


Cette idée qui, encore une fois, fait, consensus de « prendre en compte le vote blanc », c’est déjà renoncer à reconstruire notre système politique. Si tout le monde en parle, c’est parce que le système des élections ne convient pas à la population. Vouloir prendre en compte le vote blanc est un pansement sur une jambe de bois. Si le système marchait, on n’en parlerait pas, on voterait avec espoir. Les gens qui votent blanc ne votent pas contre les candidats, ils votent au fond contre le système de l’élection présidentielle, avec un très grand pouvoir pour celui qui gagne, les deux tours successifs, le système des partis traditionnels. C’est donc ce système là qu’il faut changer, et non le visage des candidats. C’est pour ça que les politiques disent volontiers qu’il faut « prendre en compte le vote blanc » : cela ne les met pas en danger, ils préfèrent qu’on dise ça plutôt qu’on remette en cause le système dans son ensemble. Arrêtons donc d’agiter la « prise en compte du vote blanc » comme la preuve qu’on a une morale démocratique, et posons-nous les questions de fond.