Le Vertige

Ce qu’on cherche dans l’art, tout le monde, dans tous les arts, c’est le vertige. Ce vertige dont on s’enivre comme d’un verre de whisky : addictif, déstabilisant, parfois désagréable. Ce vertige, on le trouve dans un texte qui dit les mots justes, ceux qui correspondent à ce qu’aurait dit notre inconscient, un tableau qui touche une corde si profondément enfouie qu’on ne savait pas qu’elle existait, une musique qui transporte le conscient, l’inconscient et le corps en un seul mouvement. On le trouve aussi dans l’analyse d’une œuvre qui, lorsqu’elle va assez loin, qu’elle est précise et exigeante, si juste qu’elle est la vérité, entre en contact presque physique avec l’artiste, touche au cœur de ce qu’est l’art et son essence.


Le vertige, tel qu’on le conçoit habituellement, c’est la sensation qu’on peut tomber, qu’on peut mourir. Certains ont le vertige en haut d’un plongeoir, alors que leur vie n’est pas en danger. Mais s’ils ressentent ce vertige c’est que leur cerveau interprète la situation comme dangereuse pour la vie. Pareil pour l'art : le vertige parait quand l’édifice de notre identité est tout entier mis en question, qu’il est ébranlé au point qu’on a peur de le voir s’effondrer, qu'on le sent dans nos muscles.

Le vertige n’advient pas souvent. Il est inattendu, comme croiser son meilleur ami dans la rue. Il est incalculable, inquantifiable, il contient l’infini dans un instant. Il est une rencontre, peut-être le lien de communication le plus puissant qui puisse exister. Il est une vision commune du monde. Soudain, je sors de moi, je vois à travers les yeux de l’artiste. Parallèlement je rentre en moi pour y trouver ce qui était caché. Tout ça en même temps. Je me déconditionne, je sors de la masse (article lié ici).


Ces moments de vertige sont la seule cause de notre passion pour l'art. On les cherche, on les traque. Sûrement que des carrières et des vies entières ont pour fondement un seul de ces moments. Chose étrange finalement, que de construire sa vie sur des bonheurs si intermittents. Seulement, ils touchent à une essence si profonde qu’une fois accro, le reste peut paraître vain.

Ensuite, peut-être, on apprécie autre chose aussi, on aime lire de bons livres qui touchent un peu, on va voir des expos pour apprendre, rire, parce qu’on s’habitue à ne pas sentir ce vertige tout le temps. Heureusement d’ailleurs, car cela serait insoutenable. On aurait du mal à être profondément déstabilisé tous les jours, et on finirait par tomber, n’ayant pas le temps de digérer le choc avant d’en recevoir un autre.


Ce vertige ne se trouve peut-être pas uniquement dans l’art. Le sexe aussi, peut l’atteindre. Le vertige de l’amour en général. Le mathématicien trouvant l’idée qui débloque de nouveaux possibles, qui ouvre la porte vers de nouveaux espaces. L’archéologue faisant une découverte qui va modifier notre vision du passé.

Je parle de l’art car c’est ce vertige qui me meut, celui que je connais, et qui subjectivement me semble le plus puissant. Celui que je ressens quand je vois une œuvre qui me bouleverse, ou qui m’envahit quand je peins parfois, dans les moments où je sens que je réalise quelque chose qui correspond parfaitement à ce que je veux profondément montrer avec un tableau, qui touche à l’équilibre parfait entre la construction intellectuelle et la magie du moment présent. Je vis pour ces moments de vertige, de dépassement, de contact avec quelque chose de profondément vrai. Le reste n’est que gestion.