Les Manifestations avant les Gilets Jaunes

Les manifestations traditionnelles sont des soupapes, des bacs à sable dans lesquels on nous laisse jouer à Jaurès et à la démocratie. Le droit de manifester nous donne l’illusion d’avoir un pouvoir, de nous engager. Ainsi, individuellement, on gonfle son ego, on a l’impression d’avoir une action, d’avoir exercé nos droits, et on peut retourner à sa petite vie, comme avant. C’est en fait le moyen de ne pas s’engager, de ne rien sacrifier.


Quand on prévoit 1 seule manifestation, qu’on déclare un parcours à la préfecture, qu’on suit bien sagement ce tracé, qu’on ne casse rien, et qu’on se disperse gentiment pour retourner à notre série, nous ne changeons rien. Nous sommes dépossédés de nos moyens de pression, nous n’embêtons personne, nous n’avons pas d’impact sur le pays ou le gouvernement, qui parfois nous donne une petite réforme pour maintenir l’illusion que c’est nous qui avons le pouvoir.

Suite à l’Acte IV des GJ, Castaner s’est félicité de la marche pour le climat, qui s’est « bien passée ». Le gouvernement va donc jusqu’à applaudir des manifestations. On marche sur la tête. Une manifestation est une révolte. Et quand le ministre de l’intérieur félicite une révolte, c’est qu’on n’a pas manifesté. Une manifestation sert à demander, exiger quelque chose. Justement, cette marche pour le climat ne demande rien de précis (pas de réforme concrète), ne fait de mal à personne, elle n’embête personne, ne remet pas en cause le système, elle fait consensus, tout le monde est d’accord, elle est inoffensive et inconsistante.


Il en est ainsi des manifestations et des grèves des personnels de santé, des enseignants (dont je fais partie), des marches pour l’égalité homme-femme... Elles n’ont jamais rien changé. Oui, c’est symbolique. Mais les symboles, certes essentiels, ne fonctionnent pas seuls, ils sont la cerise sur le gâteau. Le gâteau, c’est les réformes, les lois, les budgets… et sans gâteau, la cerise fait piètre figure dans une assiette. La SNCF, les syndicats de police, les routiers, eux se font entendre. Non parce qu’ils manifestent, mais parce qu’ils ont des moyens de pression, des syndicats puissants, organisés, un réel pouvoir d’opposition. Ils organisent des grèves longues, bloquent le pays. Ils mettent un coup de frein à l’économie. Ils font peur. Les manifestations ne sont là que pour en rajouter une couche, pour faire parler la presse, pour mettre la cerise sur le gâteau.


Oui, donc, les Gilets Jaunes c’est le « bordel ». Rien n’est déclaré, on part dans tous les sens, on investit les Champs Élysées et on interdit aux gentils français de faire leurs emplettes de Noël, on se met en colère et on casse quelques vitrines. C’est dans ce bordel que réside notre moyen de pression. Foutre le bordel, on l’oublie, c’est le but d’une manifestation. Là, ils ont peur. Là, on impacte l’économie. Là, ils nous écoutent. Évidemment, il vaudrait mieux ne pas en arriver là. Mais c’est le dernier recours quand le dialogue n’a pas abouti. C’est notre seul pouvoir, notre moyen de pression.

Encore une fois, sortons du bac à sable (article lié ici).