Supprimer l'ISF pour prospérer : un mythe qui s'effondre

Le lieu commun : « l’ISF fait fuir les riches de France, qui se vide de ses capitaux. »


Lors de son discours, Macron a utilisé un argument bien connu contre l’ISF : cet impôt ferait partir à l’étranger les grandes entreprises et les personnes fortunées, qui cherchent à éviter de payer. Selon cette logique, tout leur argent quitterait la France et ne serait donc pas réinvesti pour le bénéfice de tout le pays. Ces investissements pourraient faire croître l’entreprise, qui offrirait de l’emploi, augmenterait les salaires… Pour les personnes riches, elles pourraient investir dans des entreprises, consommer tout simplement et faire vivre les commerces… Il serait donc normal de supprimer l’ISF, afin que les entreprises puissent prospérer en France et que tout le monde en profite. C’est ce que certains appellent aussi la théorie du ruissellement. Or cet argumentaire ne tient pas.


Les Faits, toujours les faits…


En ce qui concerne les individus fortunés, le mythe selon lequel il y a une hémorragie en France et que tous les riches partent à l’étranger est faux. Peut-on en être sûr ? Oui. Les Français qui partent à l’étranger le déclarent forcément. L’État Français répertorie ces départs. C’est une réalité administrative. Le ministère des finances a publié les chiffres : par an, sur les 350 000 français qui paient l’ISF, 800 partent, et il y en a 300 qui reviennent. Ces départs représentent environ 170 millions d’euros. Il y a en fait 0,2 % des payeurs de l’ISF s’en vont à l’étranger. En supprimant l’impôt sur la fortune, l’État se prive donc de 4 milliards, pour éviter de perdre quelques millions, et c’est sans garantie évidemment, parce qu’on ne peut pas les empêcher de partir ou les forcer à revenir.


En ce qui concerne les entreprises, l’argument de Macron est économiquement, mécaniquement, concrètement faux. Et beaucoup ne e savent pas parce qu'ils manquent de connaissances sur le système économique (article lié ici). On peut tout simplement regarder ce que font les entreprises de leurs bénéfices et de leur capital. Logiquement elles devraient investir cet argent pour continuer de grandir, donc le réinjecter dans l’économie. Seulement, elles n’y gagnent pas tant que ça. Elles gagnent beaucoup plus sur le terrain de la spéculation. L’argent gagné va servir à spéculer pour gonfler le capital, et notre économie n’en voit jamais la couleur. Avec ou sans ISF, que les entreprises partent ou pas, leur argent n’est que très peu réinvesti dans l’économie, et ne profite donc jamais au pays. Quelque part c’est normal, elles gagnent bien plus et risquent bien moins en spéculant qu’en investissant.

Ainsi, en découle la formule d’économie « r > g » : le rendement du capital (r) est supérieur au taux de croissance économique (g) [Piketty : Le capital au XXIe siècle]. L’argent que l’on possède déjà (le capital) rapporte plus que le travail. Ainsi, les entreprises ont tout intérêt à spéculer (donc faire prospérer leur capital) plutôt qu’à investir dans le travail et favoriser la croissance. Ce phénomène n’est pas nouveau mais, selon Piketty, il a été masqué au XXe siècle par les guerres, qui ont fait baisser le rendement du capital et augmenter la croissance.


Supprimer l’ISF ne favorise donc pas la croissance du pays. C’est, au sens propre, un cadeau fait aux entreprises et personnes fortunées. Le rétablir, et même l’augmenter (en taxant les bénéfices faits en France pour prendre l’impôt avant une possible évasion fiscale), ferait rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, donnerait au peuple le sentiment d’une justice, et symboliserait un idéal plus solidaire.


Plus qu’un simple impôt : une conception de la société


FI et le PCF proposent de taxer la majorité des revenus des plus fortunés, dans un but de redistribution. L’opposition répond : « mais les riches ont travaillé dur pour gagner cet argent, ils l’ont mérité. C’est injuste de leur en prendre la majeure partie ». Il y a un malentendu. En vérité il ne s’agit pas de prendre les richesses des fortunés. Il s’agit de construire un système où il est impossible de gagner plus qu’une certaine somme. Il y aurait un plafond indépassable de revenu, un maximum. Un exemple théorique :

Imaginons un système où les plus fortunés sont « taxés » à 75 %. Si quelqu’un gagne 100 000 euros par mois, il ne lui reste donc plus que 25 000 euros. Mais ce n’est pas qu’on lui prend 75 000, c’est qu’il est impossible de gagner plus que 25 000 euros. Il ne gagne donc pas 100 000 euros. Il ne peut espérer plus que le plafond de 25 000. Et oui, on n’aurait pas le droit de « faire fortune », même si bien sûr certains pourraient atteindre ce maximum et gagner beaucoup d’argent. Les mythes de l’homme d’affaire, du rêve américain, ou du luxe illimité n’existeraient plus. Le profit à tout rompre ne pourrait plus être l’ambition d’une vie. On aurait d’autres formes d’épanouissement, comme l’enrichissement culturel, artistique, les voyages, la politique, la construction de projets associatifs ou sociaux… et la redistribution permettrait à tout le monde d’avoir assez de ressources pour « s’épanouir » autrement.


Il ne s’agit pas de haïr les riches et de les rendre pauvres. Il s’agit de leur refuser le droit à un profit potentiellement illimité, pour le bien commun, pour que personne ne soit dans la misère. N’oublions pas que quand certains s’appauvrissent, d’autres s’enrichissent. Toujours. Le système financier et économique est un réseau de vases communicants. Si certains font fortune, d’autres font faillite…


D’aucuns pourraient répondre que ça a toujours été comme ça, que c’est dans la nature de l’homme, qu’il y a des faibles et des forts, la loi de la jungle en quelques sortes. Premièrement, la concurrence n’a pas toujours existé, et jamais elle n’a été commune à tous les systèmes. L’Histoire montre que les hommes ont autant fait preuve d’union et de solidarité que d’égoïsme et d’avarice. Avant le capitalisme, la plupart des communautés restreintes en nombre partageaient les ressources, ils ne « troquaient » pas. L’Homme contient en lui tous les instincts, des plus vils aux plus empathiques. A savoir maintenant lesquels on choisit de cultiver, et lesquels on choisit de faire taire. Et puis qui a dit que les instincts étaient définitifs ? Ce sont des constructions, sur lesquelles on peut influer. Faire société, c’est précisément cela : encadrer certains instincts. Si l’homme a des pulsions meurtrières, il appartient à la société de les empêcher, et cela ne choque personne. En revanche on est plus réticent quand il s’agit d’empêcher l’instinct de devenir riche. Deuxièmement, même si certains hommes en oppressent d’autres depuis des siècles, cela ne veut pas dire que ce constat est définitif et absolu. Aujourd’hui, nous avons les ressources techniques et industrielles pour permettre à tout le monde de vivre décemment, et ça n’a pas toujours été le cas. Le système qu’on adopte est un choix, et il est vicieux et fallacieux de refuser d’assumer ce choix sous couvert d’une « nature humaine impitoyable ». Alors choisissons mieux et cultivons les instincts humains qui sont profitables à tous, à long terme.