Une société dématérialisée ?

On entend souvent que le monde virtuel, avec internet, la société « dématérialisée » est caractéristique de notre époque. C’est faux. Nos portables et écrans sont des objets matériels, produits dans des usines, les flux d’informations des réseaux sociaux sont stockés dans des bâtiments réels, passent par des câbles réels, une électricité qu’il faut produire, encadrés par des entreprises réelles. Par exemple, le secteur du numérique émet plus de CO2 que le transport aérien, et croît plus vite que lui. 1/3 de la consommation mondiale d’énergie est liée au numérique. Cela est dû notamment aux vidéos, qui pullulent sur facebook, youtube… Aussi, nous avons le temps de voyager dans le « monde virtuel » parce que d’autres ont produit pour nous la table sur laquelle je pose mon téléphone, le mug dans lequel je bois mon café, le canapé dans lequel je me blottis, la nourriture que je n’ai plus à cuisiner.


Notre société n’a jamais été plus matérialisée. Seulement la société tertiaire nous éloigne de cette matérialité : je ne vois pas qui fabrique mon téléphone, mon mug ou mon canapé. Nous ne savons pas comment ces objets, pourtant quotidiens, sont produits. Nous sommes dépossédés de cette connaissance, ainsi que de la compétence de produire nous-mêmes. Nous nous éloignons du monde. Par conséquent, nous ne vivons ni dans un monde virtuel, ni dans un monde matériel, nous flottons entre les deux, nulle part, chacun enfermé dans la multiplicité. Je représente, entre autre, cet entre deux dans mes oeuvres, notamment Le Cimetière numérique (article lié ici).


Ainsi, sur le plan artistique, il me semble absurde de créer des œuvres à l’aide d’outils numériques. L’art digital se vautre dans la facilité de la création numérique assistée. Parler du numérique avec du numérique, c’est oublier la main de l’artiste et le caractère unique de l’œuvre, lié à un moment de création unique, sans qu’aucun geste ne puisse être effacé de la toile. En peinture, il n’y a pas de bouton « annuler l’action précédente ». Selon moi, on ne peut pas parler du numérique sans le mettre en relation avec la sphère physique. Ainsi je peins des motifs du monde numérique (signe de localisation, QR codes...) avec mes mains, avec de la matière, directement sur un support toilé. Je crée des œuvres matérielles, qui intègrent le monde numérique, comme nous vivons dans un monde matériel qui intègre le monde numérique.