Dissymétrie des corps

  La symétrie est dans la nature : les corps des animaux et des hommes présentent une symétrie indéniable. Cependant la dissymétrie est tout aussi naturelle. Aucun visage n’est exactement symétrique. Et c’est justement cela que je trouve beau. Le seul visage parfaitement symétrique serait celui d’un robot. Cette dissymétrie, c’est le débordement de l’ordre normal, le désordre, l’incertain, le fortuit, l’interstice, l’indice de singularité d’un corps.

  Ainsi, dans cette série, je travaille des formes qui sont au premier abord symétriques. Cependant aucune ne l’est. On s’en rend compte en approchant des tableaux, au second regard. Là apparaissent des lignes, des taches qui ne se retrouvent pas des deux côtés. Seul ce second regard permet de les voir.

 

  Dans plusieurs œuvres, j’ai représenté des sortes de visages. Je les ai appelés Masques, car ils n’ont que le masque de la symétrie, le masque de l’ordre, l’apparence, qui disparaît quand on s’arrête sur la toile. On peut notamment y voir la métaphore de la rencontre. Rencontrez une personne sans la regarder vraiment, trop vite, en quelques minutes, avec des préjugés en tête, et découvrez un corps lisse, sans reliefs. Arrêtez-vous sur cette personne, considérez-le sans jugement préalable, soyez attentif à lui, et découvrez ses aspérités, découvrez un homme dans toute sa complexité, sa singularité, découvrez sa dissymétrie.

 

  Ces tableaux, je les peins en plusieurs mouvements successifs. Ces mouvements alternent entre une application libre de la peinture, laissant une place au hasard et à l’instant, et des gestes plus conscients, maîtrisés, qui canalisent l’énergie créatrice et ordonnent la composition. En somme je superpose raison et passion. Je peins un fond en maîtrisant mes gestes, je jette anarchiquement de la peinture dessus, je plie soigneusement la toile. A nouveau je laisse de la couleur se déposer dessus... A la fin, je me retrouve devant une œuvre que j’ai fait avec raison, contrôle, conscience, et avec hasard, liberté, énergie.

  Selon moi, ce mode opératoire reflète le mouvement de toute création. La fulgurance complète la maîtrise, et vice versa. Un écrivain peut se lancer dans un texte non planifié, puis revenir dessus pour le corriger. Il peut aussi prévoir scrupuleusement son récit. Mais il passera forcément par des fulgurances, des imprévus qui se grefferont au texte et lui donneront vie. Dans les deux cas, raison et passion se succèdent, s’entremêlent pour créer une œuvre. Bien sûr, les artistes tendent vers un pôle ou un autre. Mais les deux aspects sont toujours présents. Même pour l’artiste qui choisit de n’être que dans la passion, comme Breton et Soupault le font avec l’écriture automatique dans Les champs magnétiques, ce choix est déjà un cadre raisonné qui est inclu dans l’œuvre finale.