Mécanique des fonds

Cette série, principalement composée de grands formats, travaille le thème des systèmes humains. Système est à entendre au sens large : politique, social, organique… et plus précisément : l’organisation de ces systèmes. Sur les toiles figurent des éléments et formes qui semblent flotter dans un ensemble infini, pouvant évoquer l’espace, le ciel, les fonds marins. Chacun de ces éléments, du plus massif au plus petit, est une composante du système, un rouage de sa mécanique globale.

On remarque vite deux grands ensembles de formes. Les formes rectilignes : des barres, des croix notamment, et des formes plus libres : traces de peinture en spray, taches… Je veux montrer comment elles peuvent s’agencer de manière à constituer un ensemble cohérent. Toujours dans une perspective symbolique, les éléments structurants, formes géométriques identifiées, encadrent ceux plus anarchiques, mais aussi s’y entremêlent, s’y superposent. Cela peut prendre l’allure d’un combat, ou d’une harmonie.

Comme dans toutes mes séries, je veux montrer la cohabitation, parfois difficile, entre raison et passion, entre le contrôle et l’accident. Encore une fois, on retrouve ces deux pôles jusque dans ma manière de peindre. J’alterne des phases dynamiques où je jette la peinture sur la toile, la froisse, la triture, presque sans la regarder, et des moments où je prends du recul pour la considérer longuement, corriger ce qui me semble inintéressant, rajouter des éléments en toute conscience pour structurer l’œuvre. Ces mouvements s’alternent comme dans la série la dissymétrie des corps.

Aussi, on peut avoir plusieurs interprétations de ces œuvres. Comme une critique du système capitaliste, qui rationalise et mécanise tout, des fonds marins aux éléments du ciel, et bientôt de l’espace. On le remarque dans les toiles avec un fond bleu clair, évoquant notamment le ciel (par exemple Mécanique du ciel). J’ai parfois la sensation de peindre des nuages « géométrisés », en quelques sortes accaparés par un système tentaculaire et expansif. C’est aussi pour cela que j’utilise la couleur chrome, qui pour moi est le revers du blanc, son reflet réfondu par l’homme, industrialisé. Mais j’ai aussi tendance à voir cette série comme la représentation du mystérieux ordonnancement du monde, visions de l’agencement secret des forces qui nous dépassent. Une lecture plus mystique donc.

 

Ces tableaux sont parmi les plus difficiles à réaliser pour moi. Je m’y plonge littéralement, y mets une énergie considérable, et le résultat s’avère souvent non concluant. Donc je jette et je recommence. Ce processus est d’ailleurs à l’image de la construction des sociétés autant que des individus, qui est faite de ratés, d’éclats, de retours en arrière, de paliers de progression, de tabula rasa, de pauses et de lentes évolutions.